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Les fondements du politique
Si la souveraineté renvoie à l’idée d’une autorité suprême, il semble qu’il s’agit alors du principe qu’elle incarne, ou de l’individu au-dessus duquel il n’y a rien de plus élevé. La vie en société soulève une complexité combinatoire qu’une souveraineté se doit de pouvoir contenir, celle de l’impétuosité des passions humaines liées à la dissension des intérêts et des estimations potentielles qui doivent conduire à une société pacifique. La souveraineté, outre le devoir de se maintenir, se doit aussi, pour observer son rôle, de gérer et d’organiser ses différents aspects. En fait, la souveraineté doit au préalable s’instituer. Vouloir fonder le politique, c’est penser le fondement à travers la métaphore architecturale, qui renvoie à l’idée de fondation sur laquelle se construit l’édifice. Ce n’est pas sans nous rappeler la démarche cartésienne pour qui l’édifice lézardé de la connaissance doit être détruit afin de rebâtir, cette fois-ci, le savoir sur des bases solides. Cette question semble se poser aux philosophes affectés ou impliqués dans une vie sociale mouvementée ou corrompue, dans la mesure où leurs existences sont liées à la vie collective : souvent au cœur des débats, ils sont parfaitement au courant des préoccupations de la Cité. En des époques différentes, Rousseau et Hobbes ont élaboré des systèmes politiques où communément nous observons l’apparition du contrat. Aussi sommes-nous en droit de nous interroger sur l’organisation et l’élaboration de tels contrats. Sur quoi repose donc la nécessité du contrat ? Rousseau et Hobbes nous offrent-ils au regard de leurs doctrines un contrat analogue ou contradictoire ?Et enfin quel est le but essentiel du contrat, servir l’homme ou les intérêts de la souveraineté ?
Pourquoi est-il nécessaire de recourir au contrat ? Sur quoi se fonde-t-il ? pour répondre à nos première question nous allons être obligés de faire un détour par l’état de nature qui est au fondement des théories du contrat. La notion « d’état de nature » fut couramment utilisée au XVIIème siècle par les philosophes. Cependant elle est contemporaine de la naissance de la philosophie, et ceux qui s’étaient préoccupés de cette notion dés l’Antiquité étaient en général des physiciens tels qu’Aristote, Héraclite, Lucrèce … etc, et ils considéraient la nature comme ce qui renvoie à l’acte, à la disposition de se réaliser c’est-à-dire de se produire. Ce qui nous amène à la genèse, aux principes qui sont à l’origine des lois de l’évolution et de la conservation.
Dans son évolution, ce terme prit un autre sens et paradoxalement semblait même s’opposer, pour certains philosophes, à l’idée de loi. Il parait alors désigner la situation d’un groupe d’hommes non civilisé, n’ayant pas accédé à une organisation sociale, ni institutionnelle. Nous pouvons même dire qu’il s’agit d’un stade antérieur à celui du social, dans lequel les hommes sont livrés à eux-mêmes. Il s ’agit d’un état premier et théorique qui touche les hommes alors qu’ils n’ont pas encore d’organisation sociale qui puisse les tenir en respect. L’état de nature n’est cependant pas à placer hors du temps, dans le long sillage de l’origine, il s’agit en fait de la recherche du fondement de l’humanité. Même si cette notion est saisie comme une fiction, Rousseau affirmant même que « ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans l’état de l’homme… »1, elle n’est pas dénuée d’intérêt car elle s’impose comme une hypothèse au fondement de théories politiques et a, en ce sens valeur d’hypothèse scientifique, puisque « cet homme n’existe pas direz-vous, soit mais il peut exister par supposition »2. L’homme naturel n’est donc ni antérieur, ni extérieur à la société, et il nous appartient de retrouver sa forme immanente à la condition sociale. Rien n’est interdit dans l’état de nature, puisque la loi n’est pas encore instaurée et que chacun ordonne sa vie à sa survie. Chez Rousseau par exemple, les hommes s’occupent dans une vie simple et tranquille, à des tâches qu’ils réalisent en corrélation avec la nature, mais aussi en vue du bien-être. « Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique (…) ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature… »3. L’état de nature est ainsi conçu comme étant un état d’abondance, d’indépendance et d’innocence, où les hommes ne sont mus que par deux sentiments naturels : - le désir naturel de conservation de soi, que Rousseau nomme amour de soi, et - la pitié qui nous fait éprouver de la compassion devant la souffrance de nos semblables. Rien de ces sentiments naturels ne semble évoquer la méchanceté, le désir de domination et de possession remarqué chez Hobbes. Cependant cet état agréable sera à jamais corrompu et gâché lorsqu’un homme s’écrira ceci est à moi ! affirmant alors sa supériorité sur les autres par la propriété privée, mais aussi car à partir de ce jour les hommes vécurent dans des rapports de dépendance négatifs, par le besoin. Les uns se faisant les esclaves des autres au rythme des moissons et des vendanges, laissant alors à la sueur de leur front paraître leur misère. Le mal social est alors la résultante des maux que les individus s’infligent l’un à l’autre et chacun à lui-même. Mais comme nous l’avons affirmé cet état de nature est à envisager sur le plan théorique. En effet, lorsque nous observons un groupe d’hommes vivant ensemble, qu’ils soient ou non membres d’une même famille, il semble qu’il soit gérer par un minimum de règles sociales. Une sorte d’autorité s’est imposée qu’elle soit patriarcale, ancestrale ou même qu’elle repose sur un chef, et il n’est pas nécessaire que l’Etat apparaisse pour qu’il y ait surgissement du pouvoir.
Il semble en effet, qu’Aristote soit le seul à concevoir que par nature l’homme soit un être social. Plus exactement, il considère que par nature l’homme est destiné à vivre dans une cité, puisque à travers elle, il trouve son humanité et réalise sa sociabilité. « La cité est au nombre des réalités qui existent naturellement et l’homme est par nature un animal politique »4. Mais bien avant même l’existence de la cité, l’homme éprouve le besoin de s’associer à la femme afin d’établir des relations amoureuses mais aussi en vue de la reproduction. Le groupe domestique comprenant le père, la mère, les enfants, et les esclaves, constitue la forme la plus élémentaire de l’association issue de la nature. « L’amour entre mari et femme semble bien être conforme à la nature car l’homme est un être naturellement enclin à former un couple »5. Lorsque diverses familles s’associent, elles forment le village où chacun satisfait à ses besoins immédiats. L’homme trouve alors dans la cité, la possibilité d’échanges économiques, mais aussi par la vie en communauté, il accède au bonheur par la vertu et le respect de la justice. C ‘est donc bien, d’après Aristote, par une inclination naturelle que l’homme s’associe à ses congénères. Cependant, d’autres auteurs pensent que la sociabilité est purement conventionnelle. Dés lors, et à l’inverse, l’état de nature se présente comme un état représentatif et théorique de ce que sont les rapports entre les hommes lorsqu’ils ne sont tenus par aucune règle ou loi sociale.
1- Préface au Second discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes
2- J.J. Rousseau, Lettre à Christophe de Beaumont.
3- Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, seconde partie.
4- La Politique, L I
5- Ethique à Nicomaque, L VIII
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